Tchad : les victimes des conflits entre éleveurs et agriculteurs abandonnées selon Amnesty

Violences entre éleveurs et agriculteurs au Tchad : un cycle d’impunité exacerbée par le changement climatique

La Secrétaire Générale d’Amnesty International, Agnès Callamard, a dénoncé l’incapacité des autorités tchadiennes à protéger les populations face à la montée des violences intercommunautaires, notamment entre éleveurs et agriculteurs.

Les affrontements récurrents entre ces deux groupes, notamment dans la région du Moyen-Chari, ont des conséquences tragiques. En août 2019, un conflit né de l’intrusion de bétail dans des champs a causé sept morts et huit blessés à Sandana, tandis qu’une attaque subséquente dans le même village en février 2022 a emporté la vie de 13 personnes. D’autres incidents, comme celui observé à Pala Koudja en août 2024, montrent que ces violences ne sont pas isolées. Lors de ce dernier incident, un affrontement lié à l’accès aux champs a entraîné la mort de trois personnes, suivi par l’incendie de 53 maisons la nuit suivante.

Ces conflits sont exacerbés par des facteurs climatiques et démographiques. Le changement climatique, en particulier l’augmentation des températures, modifie les habitudes de transhumance, rendant les ressources naturelles de plus en plus rares. Les éleveurs, forcés de chercher de nouveaux territoires pour leurs troupeaux, entrent inévitablement en compétition avec les agriculteurs qui souhaitent étendre leur production. La pression démographique et l’accentuation des déplacements des populations aggravent la situation.

Les autorités, malgré une hausse du budget du ministère de la Sécurité publique, peinent à répondre efficacement aux violences. Le ministre de la Sécurité a récemment reconnu des « retards d’intervention » lors des attaques. Un leader communautaire du Logone Oriental a ainsi témoigné de l’insatisfaction croissante de la population face à l’inaction de l’État. « Depuis 2014, nous avons signalé ces problèmes, mais aucune mesure n’a été prise. En 2023, une attaque a fait 18 morts. Nous étions en colère et avons déposé les corps sur la route pour protester », a-t-il déclaré.

Les mécanismes censés prévenir et gérer les conflits montrent également leurs limites. Les rapports soulignent des dysfonctionnements structurels qui exposent les failles du système. En outre, des administrateurs locaux aux intérêts personnels, souvent liés à des éleveurs armés, compromettent la neutralité indispensable à la résolution pacifique des conflits.

Bien que quelques affaires aient conduit à des procès, l’impunité reste omniprésente. Les statistiques témoignent d’un échec flagrant de la justice, avec seulement 37 personnes condamnées sur les sept vagues d’affrontements documentées. Cette impunité grandissante alimente un climat de méfiance et de frustration parmi les communautés touchées.

Face à cette situation alarmante, Amnesty International appelle instamment à des solutions intégrant les droits humains. Agnès Callamard rappelle que, conformément aux normes internationales, l’État tchadien doit garantir la sécurité de tous, enquêter sur les crimes et traduire les coupables en justice.

Pour sortir de cette spirale de violence, l’organisation recommande de renforcer la présence des forces de l’ordre, de mettre en place une politique proactive de désarmement ainsi que d’établir un cadre juridique solide pour la transhumance. La redynamisation des comités de prévention des conflits et la mise en œuvre d’un plan d’adaptation au changement climatique sont également des priorités.

Ce rapport, fruit de recherches menées entre mars 2023 et septembre 2025 dans 14 villages du sud du Tchad, a interrogé 110 personnes, dont des victimes et témoins des conflits. Les conclusions ont été transmises aux autorités tchadiennes, mais aucune réaction n’a encore été observée. Cette situation met en lumière non seulement la gravité des violences, mais aussi l’urgence de réelles actions pour garantir la paix et la sécurité des populations vulnérables dans le pays.