Appel aux chefs traditionnels : un politologue s’exprime

Dans le contexte tchadien, le recours aux chefs traditionnels pour le règlement des conflits reste une pratique courante. Qu’il s’agisse de différends fonciers, de conflits de voisinage ou même de situations plus complexes, de nombreux citoyens préfèrent consulter les chefs de canton, de quartier ou les autorités religieuses plutôt que de faire appel aux systèmes judiciaires formels. Cette habitude soulève des questions quant à la confiance accordée aux institutions étatiques tout en soulignant la persistance des coutumes traditionnelles au sein des communautés locales.

Le politologue Dr Abderrahmane Mahamat Moumine, intervenant sur le plateau de l’émission La Matinale de Tchadinfos, propose une analyse nuancée de cette dynamique. Il défend l’idée que le recours aux autorités traditionnelles ne traduit pas nécessairement un rejet des structures étatiques, mais révèle plutôt la coexistence et la complémentarité de deux systèmes institutionnels ancrés dans l’histoire et le quotidien des Tchadiens.

Selon le Dr Moumine, cette dualité institutionnelle ne doit pas être perçue comme une crise de légitimité de l’État. « Ce n’est pas nécessairement parce qu’ils ne font plus confiance à l’État, ce n’est pas parce qu’ils rejettent l’État ou les institutions modernes », déclare-t-il, ajoutant que les Tchadiens reconnaissent toujours l’autorité de l’État. Les individus se tournent vers leur chefferie locale pour des raisons pragmatiques, telles qu’une meilleure compréhension des dynamiques sociales et linguistiques, et une approche plus accessible par rapport aux systèmes judiciaires souvent jugés coûteux et lents.

Historiquement, les mécanismes traditionnels de résolution des différends ont fait partie intégrante des sociétés tchadiennes bien avant l’avènement de l’État moderne. Ces systèmes continuent de coexister avec les structures étatiques et sont même soutenus par des dispositions légales. La Constitution tchadienne reconnaît le rôle des chefferies traditionnelles, et une circulaire récente du Haut Conseil des chefs traditionnels réaffirme cette reconnaissance.

La coexistence de ces deux systèmes ne suggère pas une concurrence vis-à-vis de l’État, soutient le Dr Moumine. Il s’agit d’une expression de la volonté d’associer les populations locales à la gestion de leurs affaires. Il est essentiel que cette complémentarité ne soit pas vue comme un déni de pouvoir étatique, les chefs traditionnels jouant un rôle dans le règlement non juridictionnel de certains différends. Cependant, lorsqu’un conflit exige une intervention judiciaire formelle, les affaires doivent être déférées aux juridictions compétentes.

Dr Moumine pointe aussi les limites du recours aux chefs traditionnels. Certaines questions, en particulier celles liées à des conflits complexes sur la propriété foncière, nécessitent l’intervention des organes étatiques comme le cadastre. La gestion de telles affaires requiert une expertise qui dépasse souvent celle des autorités coutumières. De surcroît, lorsque la vie ou la sécurité d’une personne est en jeu, il relève des lois de la République de trancher ces dossiers.

Il souligne également que la préférence pour les systèmes traditionnels n’est pas uniforme. Elle est plus prononcée dans les zones où l’analphabétisme et le faible niveau d’éducation limitent l’accès aux tribunaux officiels. En revanche, dans les milieux urbains ou plus instruits, les citoyens tendent à privilégier les institutions judiciaires modernes, estimant que le cadre républicain doit primer dans l’arbitrage des litiges.

Le défi principal, indique Dr Moumine, réside dans une définition claire des domaines d’intervention de chaque système afin d’assurer une complémentarité efficace. Cela permettrait de garantir que la coexistence entre systèmes traditionnel et moderne contribue à un règlement pacifique des conflits, tout en respectant l’autorité de la justice républicaine.