L’Arabe et le défi du bilinguisme
Bilinguisme au Tchad : un équilibre fragile entre le français et l’arabe
Le bilinguisme officiel du Tchad, qui consacre le français et l’arabe comme langues officielles à égalité, est une question qui continue de diviser et de poser des défis majeurs parmi la population. Cette réalité a récemment été examinée sur le plateau de l’émission La Matinale par Dr Mahamat Oumar Adam, enseignant-chercheur à l’université de Moundou, lors d’une discussion sur l’histoire et le présent de ce double héritage linguistique.
Adoptée dans la Constitution du 31 mars 1996, cette reconnaissance formelle peine toujours à se matérialiser pleinement dans les faits. Plus de trois décennies après cette consécration, le français demeure la langue omniprésente dans l’administration, la diplomatie, ainsi que dans l’enseignement supérieur et la recherche. En revanche, l’arabe reste souvent confiné à des sphères d’élite ou réduit à des usages spécifiques.
Cette situation, selon Dr Mahamat, s’explique par des facteurs historiques et politiques. Après l’indépendance, le français avait été institué comme seule langue officielle, reléguant l’arabe à un rôle secondaire. Ce n’est qu’à partir de 1970, et plus formellement sous la Charte fondamentale de 1978, que l’arabe commence à réapparaître comme langue nationale, une dynamique renforcée par sa pleine reconnaissance en 1996 au sein de la Constitution.
La restauration de la place de l’arabe dans les textes officiels a été influencée par des contextes politiques spécifiques, notamment la montée en puissance de mouvements politiques et militaires dans les années 1970. Dr Mahamat insiste toutefois que le problème n’est pas seulement juridique mais également ancré dans des perceptions mentales qui favorisent le français au détriment de l’arabe. Selon lui, l’équilibre entre ces langues se heurte à des stéréotypes profondément enracinés qui limitent l’accès des diplômés arabophones à certaines opportunités professionnelles comparé aux francophones.
Outre ces défis socio-économiques, l’arabe au Tchad est parfois injustement associé à un domaine religieux spécifique, ce qui influence son image et son adoption en tant que langue de savoir, de commerce et de culture. Dr Mahamat plaide pour une déconstruction de ces préjugés et pour la promotion de l’arabe tant littéraire que tchadien – langue vivante et parlée par une grande partie de la population.
Le secteur éducatif illustre particulièrement les obstacles rencontrés par l’arabe. Si certaines universités, comme celles de N’Djaména et d’Abéché, proposent désormais des sections bilingues en droit ou en sciences politiques, l’enseignement de l’arabe demeure souvent rudimentaire et insuffisamment intégré dès les premiers niveaux scolaires. « Pour être véritablement bilingues, il est impératif de commencer dès la maternelle et le primaire », souligne Dr Mahamat.
Ce débat est symptomatique des tensions qui existent dans d’autres pays africains où le bilinguisme officiel ne s’accomplit pas toujours de la même manière. Dans certains cas, même les dirigeants peinent à maîtriser pleinement les deux langues, se contentant souvent de traductions dans les discours officiels. Toutefois, chaque nation doit adapter ses stratégies pour refléter ses particularités culturelles et sociales, affirme Dr Mahamat.
Finalement, la reconnaissance complète de l’arabe comme langue égale au français au Tchad nécessite non seulement des ajustements institutionnels, mais aussi une évolution des mentalités à travers la société. Au-delà des textes officiels, c’est la valorisation continue, tant de l’arabe littéraire à l’international que de l’arabe tchadien sur le plan local, qui pourrait permettre de franchir les barrières restantes et favoriser un bilinguisme véritablement équilibré.