Tasses au combat : lait tchadien vs lait en poudre

Le grand duel des tasses : lait tchadien contre lait en poudre

À N’Djamena et dans d’autres villes du Tchad, une compétition se joue dans les assiettes des ménages : celle entre le lait frais, produit localement, et le lait en poudre, en grande partie importé. Cette rivalité ne se limite pas à une simple préférence gustative ; elle affecte également l’économie locale, impliquant éleveurs, collecteurs, transformateurs et revendeurs. Les consommateurs doivent naviguer entre un éventail de considérations, allant du coût et de la disponibilité à la qualité sanitaire du produit.

Le Tchad, pays riche en tradition pastorale, possède un cheptel important. Cependant, le lait produit dans les zones rurales a souvent du mal à atteindre les marchés urbains. Les obstacles à la collecte, à la conservation et à la commercialisation persistent, rendant l’approvisionnement du lait frais difficile. Moussa Mahamat Moussa, éleveur à Ati, décrit une réalité complexe : « Nous produisons entre 10 et 20 litres par jour en fonction de la saison, mais les coûts de production varient énormément. Avec la rareté des pluies cette année, nous avons dû acheter de la nourriture pour notre bétail, ce qui réduit nos bénéfices. »

Le défi, selon Moussa, est structurel. Pour qu’il puisse augmenter son volume de production, il doit avoir accès à un marché régulier avec des prix compétitifs. Malheureusement, l’absence de centres de collecte efficaces et d’unités modernes de transformation mine la capacité de la filière locale à approvisionner en continu les grandes villes. « Si nous pouvions vendre directement plus de notre lait, nos bénéfices seraient meilleurs », confie-t-il.

Cette situation favorable au lait en poudre, qui, lui, se transporte facilement et se conserve longtemps. Ali Mahamat, fabricant de yaourts, souligne que sa production nécessite environ 1 000 litres de lait par cycle, une tâche qui est loin d’être régulière avec le lait frais. « Le lait local doit passer par de nombreuses étapes avant d’arriver jusqu’à nous, alors que le lait en poudre est déjà préparé et conditionné », déplore-t-il.

Les collecteurs de lait, cruciaux dans cette chaîne, rencontrent aussi des menaces. Saleh, un collecteur de 30 ans, témoigne des difficultés : « Le lait est périssable et doit être vendu rapidement. Sans accès à une véritable chaîne du froid, il peut se perdre. » Cette situation rend le lait en poudre beaucoup plus attrayant pour les revendeurs, car son stockage est moins risqué.

Les consommateurs, quant à eux, oscillent entre le choix du lait frais, souvent perçu comme plus authentique, et le lait en poudre, apprécié pour sa praticité. Une étude a révélé que, bien que 60 % des produits laitiers consommés proviennent de la production locale, le lait en poudre représente une part significative du marché. Des habitudes alimentaires influencées par le revenu et la disponibilité jouent un rôle prépondérant dans le choix des consommateurs.

Pour la mère de famille Neloumta Sylvie, le lait en poudre est souvent le choix privilégié. « Je l’achète parce qu’il se conserve mieux. Le lait frais est délicieux, mais n’est pas toujours accessible. » Djedouboum Alfonse, un autre consommateur, admet que malgré sa préférence pour le lait local, la disponibilité et le prix influencent fortement ses choix.

La question de la qualité sanitaire du lait est également cruciale. Bien que le lait frais soit souvent considéré comme supérieur, des études ont montré des lacunes dans les pratiques d’hygiène liées à sa collecte et à sa transformation. Par conséquent, le lait en poudre, sachet scellé, peut sembler plus sécurisé pour certains consommateurs.

Derrière chaque verre de lait, une bataille pour la souveraineté alimentaire se profile. Choisir le lait local, c’est soutenir une économie locale où l’argent des consommateurs voit sa trace dans les revenus des producteurs. Dans un contexte où le lait en poudre domine certaines étagères, le Tchad a commencé à insister sur l’importance de la consommation locale, surtout lors de la Journée mondiale du lait.

Pour garantir que le lait tchadien puisse rivaliser efficacement avec les importations, plusieurs actions sont nécessaires : améliorer la chaîne du froid, établir de meilleurs équipements de collecte, renforcer les infrastructures routières, et garantir un contrôle de qualité fiable. Ces initiatives visent à rendre le lait local accessible, compétitif et constant sur les tables des Tchadiens. Une réforme souhaitable, au regard du potentiel pastoral du pays, afin que chaque tasse de lait consommée ne soit pas seulement un produit, mais un soutien à une filière durable et prospère.