Indépendance : l’Afrique face à un paradoxe éducatif
Après 60 ans d’indépendance : l’Afrique forme des professeurs en agronomie sans ferme et des physiciens sans laboratoire
Soixante ans après les indépendances, l’Afrique se trouve confrontée à un paradoxe qui soulève des questions sur la pertinence de son système éducatif. Bien que le continent ait réalisé des avancées significatives dans l’accès à l’enseignement supérieur, le défi consiste à transformer ses universités en véritables moteurs d’innovation et de développement économique. Entre une massification de l’enseignement, une recherche insuffisante, et des formations souvent déconnectées des réalités du marché, l’obtention d’un diplôme pourrait devenir une fin en soi.
L’UNESCO rapporte que le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur en Afrique est passé d’environ 4 % en 2000 à 9 % en 2021. Malgré cette progression, le continent reste en retrait par rapport à la moyenne mondiale estimée à environ 38 %. Pendant ce temps, près de 11 millions de jeunes Africains intègrent chaque année le marché de l’emploi, tandis que les économies locales ne parviennent qu’à créer une part limitée des emplois nécessaires.
Formation et Réalité du Marché
Un des aspects les plus inquiétants réside dans l’inadéquation des formations aux besoins des économies nationales. Des étudiants en agronomie se voient attribuer des diplômes dans des établissements qui manquent souvent de terres expérimentales pour mettre en pratique leurs connaissances. De même, des futurs physiciens étudient sans avoir accès à des laboratoires équipés. En conséquence, la valorisation des compétences acquises devient problématique, et l’inadéquation entre l’offre de formation et la demande sur le marché du travail s’accentue.
L’agriculture, pilier de nombreuses économies africaines, reste l’un des secteurs les plus touchés par ce phénomène. Bien que le continent possède environ 60 % des terres arables disponibles dans le monde, il continue d’importer une grande partie de ses produits alimentaires. La nécessité ne se limite pas à la formation de diplômés en agronomie ; il s’agit également de créer une passerelle pour transformer les savoirs en innovations concrètes telles que des semences adaptées et des techniques d’irrigation efficaces.
Exemples Inspirants
Malgré ces défis, certains pays démontrent que des approches différentes sont possibles. Le Rwanda, par exemple, affiche une agriculture qui emploie environ 40 % de sa main-d’œuvre et contribue à 27 % de son PIB. Le pays a renforcé son système éducatif en intégrant davantage de formations pratiques et en créant des synergies entre les compétences académiques et les besoins économiques du secteur.
De même, le Maroc investit dans la recherche agronomique et les infrastructures scientifiques. Des projets visant à cartographier les sols et à innover dans le domaine agricole se mettent en place, reliant ainsi université et industrie.
Le Financement de la Recherche
Le financement reste un autre enjeu majeur. Selon les données de l’UNESCO, les dépenses en recherche et développement en Afrique subsaharienne s’élèvent en général à environ 0,6 à 0,8 % du PIB, avec de grandes disparités entre les pays. L’Afrique du Sud, le Kenya, le Rwanda et le Sénégal sont en tête en matière d’investissement, tandis que d’autres pays peinent à trouver les ressources nécessaires.
L’université ne devrait pas se limiter à former des titulaires de diplômes déconnectés des besoins réels. Un professeur d’université doit également jouer le rôle d’innovateur, de mentor et parfois même d’entrepreneur scientifique. La question est de savoir comment faire d’un doctorat un véritable levier pour des avancées concrètes.
Vers une Évolution Nécessaire
Pour transformer cette situation, l’Afrique doit s’engager dans un mouvement vers un développement axé sur les compétences. Cela inclut le redéploiement des budgets vers des infrastructures de recherche, des fermes expérimentales et des centres d’innovation. Chaque filière d’enseignement doit également être évaluée en fonction de son taux d’insertion professionnelle et de son impact sur l’économie.
Les partenariats entre universités et secteurs privés, ainsi qu’avec les exploitations agricoles et les administrations, doivent être renforcés. Par exemple, il serait bénéfique qu’un étudiant en agronomie puisse acquérir une expérience pratique dans une ferme moderne, ou qu’un ingénieur puisse s’initier dans un environnement industriel.
L’Union africaine a d’ailleurs établi comme priorités une révolution des compétences basée sur la science, la technologie et l’innovation, de même qu’une agriculture moderne visant à accroître la productivité.
En somme, l’avenir de l’éducation supérieure en Afrique ne réside pas dans l’accumulation de titres académiques, mais dans la capacité à répondre aux défis continentaux. Après six décennies d’indépendance, il est essentiel de transformer chaque diplôme en un investissement productif, afin de produire non pas seulement des élèves, mais des experts capables de répondre aux besoins économiques et à la réalité du marché.