Tchad : l’éducation patriotique en perdition ?

Tchad : où est passée l’éducation patriotique ?

Par Barra Lutter

À l’heure où le Tchad célèbre soixante-six ans d’indépendance, une question persiste : l’éducation patriotique est-elle réellement intégrée dans le système éducatif du pays ? Alors que l’école a pour mission d’enseigner la lecture, les mathématiques et l’histoire, la formation des futurs citoyens tchadiens semble souvent incomplète. Actuellement, le ministère de l’Éducation nationale et de la Promotion civique est engagé dans une réforme de ses curricula, mais la définition précise d’une éducation patriotique opérationnelle reste floue.

Le patriotisme, souvent synonyme d’affection pour les symboles nationaux tels que le drapeau ou l’hymne, devrait également inclure des valeurs fondamentales telles que le respect des lois, la protection des biens publics, et l’encouragement de la diversité. Selon l’UNESCO, l’éducation civique implique une prise de conscience des droits et des responsabilités en tant que citoyens. Cependant, il est crucial de préciser que cette éducation ne constitue pas toujours une matière enseignée de manière autonome et structurée dans toutes les écoles tchadiennes.

Le premier défi auquel se heurte l’éducation au Tchad est l’accès à l’école. L’UNICEF estime que près de 3 millions d’enfants, sur environ 6 millions en âge scolaire, ne sont pas scolarisés. En outre, un taux de pauvreté des apprentissages de 94 % indique qu’une grande majorité des enfants ne maîtrise pas les compétences de base, essentielles à leur éducation. Avant d’aborder le patriotisme, il est impératif de garantir à chaque enfant la possibilité d’apprendre à lire, à écrire, à raisonner et à comprendre son environnement.

L’éducation patriotique devrait également s’ancrer dans une connaissance approfondie de l’histoire nationale. Il est essentiel que les enfants soient familiarisés avec des éléments cruciaux tels que les royaumes historiques du Kanem-Bornou, du Baguirmi et du Ouaddaï, ainsi que le contexte colonial et postcolonial du pays. Comprendre l’histoire de leur nation est indispensable pour appréhender les défis contemporains.

Le Tchad est actuellement engagé dans une transformation de son système éducatif avec le Projet de réforme de l’éducation au Tchad (PRET 2025-2029). Ce projet englobe la révision des programmes scolaires, la numérisation de l’éducation, et le soutien à la formation des enseignants, avec l’accompagnement de l’UNESCO. Cette réforme représente une opportunité de définir le type d’école que le Tchad souhaite pour l’avenir : une école qui prépare ses élèves aux examens ou une institution qui forge des citoyens capables de vivre ensemble, de débattre et de contribuer au développement du pays.

Dans une société marquée par une grande diversité culturelle, linguistique, religieuse et régionale, l’éducation patriotique devrait favoriser le vivre-ensemble. Cela peut s’exprimer par des activités telles que des discussions sur la Constitution, des projets de protection de l’environnement, ou l’entretien des établissements scolaires. Une réelle éducation au patriotisme doit enseigner aux élèves à aimer leur pays tout en restant critiques vis-à-vis du gouvernement en place. Ils doivent pouvoir respecter les institutions tout en ayant la capacité de questionner les décisions politiques.

Le défi majeur reste donc de former des citoyens avant de cultiver le patriotisme. Bien que le Tchad dispose de bases pour une éducation civique et d’une volonté institutionnelle, la construction d’une culture patriotique solide nécessite un investissement conséquent dans l’accessibilité et la qualité de l’éducation. Avec près de 3 millions d’enfants encore hors du système scolaire, il est primordial de prioriser leur scolarisation.

En définitive, le véritable patriotisme ne se construit pas seulement dans les cérémonies officielles, mais aussi dans les salles de classe, au sein des familles et dans la conscience collective des citoyens. Il est essentiel d’accorder à chaque enfant tchadien les moyens nécessaires pour apprendre, car c’est ainsi que le pays pourra espérer établir une culture patriotique authentique et inclusive, essentielle à son avenir.